charroux en poitou

Jour 1. Les herbes de Bernadette.

Dans la tête d'une artiste.

Durant 15 jours, Simon et moi serons en résidence d’artiste à Charroux. Je souhaiterais profiter de l’occasion pour réaliser une linogravure grand format (1 x 3m). Avec portraits des passants.

Les heures précédant le grand début ont été mitigées et derrière mon calme apparent, le chaos régnait. Inconsciemment, je me suis mise à faire le point heure par heure dans mon carnet de croquis.

Bienvenue dans la tête d’une artiste.

10h20. L'arrivée.

Les derniers jours ont été difficiles. Je ne voyais que des raisons pour ne pas venir. Perte de temps, temps de transport, coin désert où personne ne viendra, retard accumulé… Mais ce matin j’ai préparé mon sac tranquille. Après tout une résidence d’artiste pour un artiste, quoi de plus logique ? En fait je crois que je suis même contente d’être là. C’est une nouvelle aventure qui démarre !

A première vue la maison est moins belle que dans mes souvenirs. Mais l’escalier, lui, est plein de charme. Ce sera la pièce centrale. Mais la Tour Charlemagne ? Elle est juste dans mon dos. Les gens s’attendent à ce que je la représente ? Elle est majestueuse. Mais pas aussi poétique que l’escalier.

Je suis sous le charme d’une fougère qui pousse entre les marches. Un grand chat blanc et gris passe. Lui aussi aura sa place sur la gravure.

D’un coup je réalise l’ampleur du projet : 15 jours pour un si grand format ! En fait non, je ne parviens pas à réaliser et c’est là tout le problème. Facile ou impossible ? Vais-je y arriver ?

Madeleine vient nous ouvrir. Nous déchargeons la voiture. Les fenêtres claquent.  Je prends de la ficelle pour les maintenir en place.

 

Ca sent le renfermé. Envie d’air frais.
Pendant ce temps, Simon rattache la banderole de l’expo qui empêchait d’ouvrir les volets. Il y a une erreur sur le titre de l’expo. L’encre s’est changée en feu. Pas grave c’est écrit en tout petit.

Il y a déjà plein de passages, des gens qui préparent un spectacle pour août. Ils sont sympas. Je pense « vite ! le portrait ! » mais tout est encore dans les mallettes. Ils reviendront.
Il y a aussi une dame qui est venue en bougonnant, perdue dans ses pensées. Je lui ai dit 5 fois bonjour et elle a fait demi-tour sur un « je n’ai pas de temps à perdre avec ça ».

11h. L’excitation monte.

Les images s’embrouillent et se chevauchent dans ma tête. Je dois laisser tomber le côté réaliste ou la jolie fougère ne sera pas visible.

J’ai des fourmis dans les doigts, le cœur qui se serre. Je veux commencer mais je n’y arrive pas.

Sauvée par le gong. Il est presque midi. Simon a faim et vient me chercher.

12h. Pause déjeuner.

Nous échangeons avec Bernadette. Je voudrais être sûre qu’elle reviendra, elle me plait beaucoup. Pendant que nous parlons, elle désherbe l’escalier. Le liseron seulement, car il fait sauter les pierres. Chez elle, les mauvaises herbes sont étiquetées. Elles sont souvent meilleures pour nous que les jolies fleurs que nous arrosons et engraissons avec amour. Me voilà rassurée, la fougère sera saine et sauve.

Pendant que nous mangeons, j’observe. Comment faire un si grand format en utilisant le moins de lino possible ? Quelle chance, l’architecture de la maison est répétitive.

Et où positionner les passants ? Dans l’escalier, genre photo de classe ? Mais… et la fougère ? Et la porte ? La jolie porte en bois asséché par les années qui s’ouvre sur un papier peint décrépit lui-même surlignée d’un vitrail qui donne sur l’extérieur ???? Oh mais le voilà mon sujet. Cette maison est une histoire à elle seule.

Je mettrais quand même la tour dans un coin. Pour apporter de la verticalité.

12h30. Déplacer une tour.

Premier croquis.

Analyse de la compo. Zut, l’escalier n’est pas centré. Et la maison est très loooonnnnnggguuuuueeeeee. Ça ne correspond pas au format. Il faudrait le double en longueur. Ou moitié moins en hauteur.

Après réflexion, la moitié qui ne rentre pas n’est pas indispensable. Ce serait mieux en 2 vue plutôt que ce looooooonnnnng panorama. Donc non. Mais la tour ? Elle ne sera plus là ? Ou je la mets quand même dans un coin. Après tout pour un artiste, c’est facile de déplacer une tour. J’imagine.

Pendant que je dessine Bernadette m’initie au secret des mauvaises herbes. Une qui me plaisait se fait arracher. J’ai peur, mais elle confirme que la fougère restera en place. Elle me présente la chélidoine et me raconte comment les anémones du Japon se font ratiboiser à chaque fois. Pourtant avec Jdann, elles ont fait une bordure pour indiquer le massif. Rien à faire. Mais ils ont laissé les ronces.

Plus elle me parle et plus je me dis que les plantes de Charroux serait un bon sujet. J’ai toujours été captivée par les fonds mille-fleurs et la végétation de Léonard de Vinci.

13h. Dilemme.

Je sors une grande feuille de papier pour analyser la compo à échelle 1. La table semble avoir les dimensions parfaites. Ah non, elle est moins large. Est-ce que je réduis un peu ?

Vraiment pas le compas dans l’œil elle ne mesure qu’1,75m. Mais c’est déjà un beau format. Et pour une impression collective, c’est suffisant.

Les proportions du croquis correspondent au format initialement prévu. Il y aurait même la place pour ajouter la tour, dans un coin, séparée par des arbres.

Concentration. J’avais prévu 3 mètres, je ferai 3 mètres. Je commencerai par le centre et agrandirai pas à pas.

13h20

La folie des grandeurs s’empare de moi. J’en frémis de plaisir.

14h20. Construction

Le papier pour la réalisation du guide est prêt. Je suis dehors. Je dessine. Pas de chance, la place idéale est en plein soleil.

Quand je dessine, je prends énormément de notes écrites. Ex. « 8 marches » car il n’y a pas la place de toutes les indiquer sur le croquis. En jouant sur les proportions je peux ajouter une bande de végétation. Et le ciel en bleu, ce serait pas mal, non ? (quelle innovation…) Il faudrait imprimer sur bois à la méthode japonaise.
Et la maison en gris. La texture du bois permettrait d’habiller les murs sans user de lino. Et l’herbe, verte ? Un dégradé du bleu au gris puis du gris au vert. Je n’ai pas amené de couleurs aujourd’hui pour travailler ça.

Les éléments répétitifs (fenêtres, tuiles) seront des tampons. Dans l’idéal, le public tamponnera. Plus simple, plus rapide, plus convivial que de graver bêtement 2m de toiture. Ah les tampons et les motifs ornementaux … ça fait un bail que j’ai envie de m’y mettre. Depuis les Beaux-arts et la rencontre d’un illustrateur brésilien ( dont je n’ai jamais retenu le nom).

14h35. Développement.

Je dessine, je crame, je fonds et je me dis  :

«  peut-être qu’il faudrait que je retourne sur LinkedIn si je veux me faire les relations qui me permettront de renouveler l’expérience.”

J’aime pas dessiner. Enfin je crois que je n’aime pas ça mais je dessine tout le temps. Je ne sais pas dessiner donc ça m’ôte le goût à la chose. C’est la première fois depuis très longtemps que je fais une étude aussi poussée sur le vif. C’est chouette. A chaque trait l’idée s’intensifie. Tout s’ordonne, prend vie. Si j’avais cette approche avec la femme à l’éventail, elle serait peut-être moins ratée ? (Cette gravure est en sommeil entre abandon, acceptation et recommencement).

14h50. Fierté.

J’ai fini le croquis. J’en suis fière car il m’offre de nombreuses possibilités.

Cet escalier à la fougère et sa belle porte pourront même fonctionner de manière autonome. D’une pierre deux coups, il rejoindra ma série sur les portes du village. Le reste du décor sera en technique puzzle.

A partir d’un même travail, il résultera donc :

  • un format abordable,
  • une fresque,
  • un leporello (j’envisage un petit livre présentant tout le monde)
  • et, si tout se passe bien, des portraits.

D’une pierre, quatre coups.

15h05. Fatigue.

Une femme et ses deux petits-fils arrivent. Pile quand on a la bouche pleine. Ils prennent un cours de sculpture avec Simon.

En revanche aucun d’eux ne souhaite que je fasse son portrait. Il faut que je me dépêche de placer le décor pour commencer les premiers portraits et avoir un exemple.

16h15. Bavardage.

Le cours de sculpture a duré une heure. Une heure pendant laquelle j’ai bavardé avec cette charmante grand-mère. Nous avons parlé dessin, vie au village puis avons choisi ensemble les tests de frottage.

16h40. Oubli.

Aaaahhh et la tour… Dans un coin. Ne pas l’oublier. Un beau coin pour une belle verticalité.

Et possibilité d’une deuxième  gravure autonome ?

16h45. Dominer son sujet.

Une fois que la page n’est plus blanche, elle est bien moins impressionnante.

18h. Conclusion

Déjà de belles rencontres et si personne n’a osé se faire portraiturer, ils reviendront voir la suite.

Objectif de demain : finir de placer le décor. Et pourquoi pas, préciser le dessin.

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